ESTRAN - Partie 04 | L'adaptation aux paléoenvironnements du Nord-Médoc

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Bonjour à toutes et à tous et Bienvenue !
Vous découvrirez ici les discours introductifs des deux journées de restitution du projet ESTRAN (mars 2026), organisées par Florence Verdin et l'équipe d'Ausonius à l'Université Bordeaux-Montaigne. Frédérique Eynaud, du laboratoire EPOC à l'Université de Bordeaux, co-porteuse du projet ESTRAN avec Florence Verdin, co-animait l'événement.
Synthèse des discours
Camille Culioli présente ici une partie des résultats de sa thèse : un suivi géoarchéologique mené depuis 2014 sur l’estran de l’Amélie, dans le Nord-Médoc, afin de comprendre comment les populations côtières se sont adaptées aux changements environnementaux et aux risques littoraux du Néolithique à l’époque moderne.
Le Nord-Médoc est un espace d’interface entre océan Atlantique et estuaire de la Gironde, dont l’évolution au cours de l’Holocène a profondément modifié les milieux :
- formation et migration de barrières dunaires,
- transformation du réseau hydrographique,
- création, comblement et envasement des marais.
Ces dynamiques ont généré des aléas récurrents — ensablement, érosion, envasement, submersion — auxquels les sociétés ont dû répondre.
L’étude repose sur une approche pluridisciplinaire combinant observations de terrain, relevés par drone, prospections, carottages, analyses sédimentologiques, géochimiques, micropaléontologiques et datations radiocarbone, afin de reconstituer la chronostratigraphie de la plage et des marais, puis de produire des cartes paléogéographiques.
Ces reconstitutions sont ensuite croisées avec les données archéologiques pour analyser à la fois les contraintes imposées par le milieu et les opportunités offertes par les ressources littorales, en particulier le sel, mais aussi plus tard les huîtres. Les résultats montrent que les modes d’occupation évoluent au fil des transformations du paysage.
Au Néolithique, les populations s’installent en bordure des marais, exploitent probablement le sel et mettent déjà en place de petits aménagements pour stabiliser ou utiliser le milieu.
Au Bronze ancien et moyen, l’activité salicole semble reculer, tandis que l’environnement continue de se transformer. Une phase érosive majeure au Bronze final, possiblement liée à une intensification des tempêtes et à des dynamiques fluviales accrues, perturbe fortement le marais et semble s’accompagner d’une interruption ou d’un déplacement des occupations.
À l’Âge du Fer, l’occupation reprend dans un marais réorganisé, structuré par un réseau de chenaux plus développé. L’exploitation du sel est alors attestée par des restes de briquetage, et les populations s’adaptent à la mobilité des chenaux en déplaçant leurs implantations et en construisant des aménagements plus importants, comme un probable ponton.
Après une nouvelle interruption au Second Âge du Fer, l’Antiquité voit apparaître une exploitation plus technique et plus intensive du milieu, avec des bassins et des canaux probablement liés à l’affinage des huîtres, ce qui témoigne d’une maîtrise croissante de l’environnement et d’une première anthropisation forte du paysage. Cette occupation finit toutefois par céder face à la migration du cordon dunaire.
Enfin, pour la période moderne et contemporaine, Camille souligne le passage d’une adaptation fondée sur la mobilité et l’ajustement local à une gestion de plus en plus artificialisée des risques, portée notamment par l’État à partir du XIXe siècle : stabilisation des dunes, épis rocheux, endiguements, assèchement des marais.
En conclusion, cette longue histoire des interactions entre sociétés et milieux littoraux continue d’influencer la vulnérabilité actuelle de la côte aquitaine et du Nord-Médoc, notamment dans un contexte de risques côtiers futurs.
Vidéo : Partie 04 - L'adaptation aux paléoenvironnements du Nord-Médoc
Voici la vidéo des interventions de Camille Culioli :
Transcription des interventions
Bonjour à tous et à toutes !
Donc aujourd'hui, je vais vous présenter les résultats que nous avons obtenus à partir du suivi géoarchéologique de l'estran de l'Amélie sur l'adaptation aux changements environnementaux et aux risques dans les marais du Nord-Médoc, donc des populations côtières du Néolithique, de l'Antiquité, de la période moderne.
Ce suivi a été mené depuis 2014 par une équipe pluridisciplinaire constituée d'environnementalistes comme Frédérique [Eynaud] ou comme Pierre Stéphan, mais également par l'équipe archéologique dirigée par Florence [Verdin].
Et donc, les résultats que je vais présenter sont en partie issus de données, d'analyses qui ont été effectuées par d'autres spécialistes.
Donc le Nord-Médoc, c'est une péninsule qui est délimitée par l'océan Atlantique et l'estuaire de la Gironde et qui est donc un espace d'interface comme l'a mentionné Frédérique, entre les dynamiques estuariennes et océaniques. Et c'est les réponses des environnements côtiers aux forçages climato-océaniques de l'Holocène qui ont formé ces milieux. Et ces milieux étaient porteurs de ressources littorales, de sel, de produits halieutiques, mais également, ils se situaient à proximité d'un axe naturel d'échange : la Gironde.
Et donc, ils ont été occupés précocement, ils ont été extrêmement attractifs pour les populations dès le Néolithique. Et toutefois, comme ces environnements ont évolué à la suite notamment du ralentissement de la remontée du niveau marin du début de l'Holocène et à des changements climatiques mentionnés par Frédérique, ces milieux ont changé, se sont transformés, des barrières dunaires côtières se sont formées, ont migré, le réseau hydrographique de la Gironde s'est transformé et des marais se sont créés, comblés, envasés. Et ces dynamiques ont pu générer des aléas d'ensablement, d'érosion, d'envasement qui ont contraint les populations. Elles ont été exposées aux anciens risques côtiers.
Alors quelles ont été leurs réactions, leurs réponses, leurs ajustements ? Comment est-ce qu'elles ont adapté leur réseau d'échange, leur mode d'occupation ? etc. C'est les questions qu'on s'est posé. Et pour y répondre, il fallait ré-analyser finement les changements environnementaux qui avaient déjà été produits dans le programme LITAQ, notamment, croiser ces résultats avec les occupations humaines.
Comme ça a été mentionné, ce qui vient paradoxalement à notre secours, c'est l'érosion actuelle qui dévoile sur les fronts dunaires et les estrans des anciennes archives, des environnements et des sites archéologiques comme sur l'estran de l'Amélie, donc, qui se situe vraiment dans ce continuum de plages sableuses du Nord-Médoc et à l'arrière du cordon côtier dunaire actuel.
Donc sur les fronts dunaires mis en valeur par l'érosion, on va avoir des paléosols, des dépôts éoliens et sur l'estran plutôt des anciens faciès estuariens argilo-tourbeux. Et ça, c'est à un rythme d'environ 20 000 m² de sédiments qui vont être dévoilés chaque année. Donc, on a décidé d'adopter un suivi de ces archives pour documenter, au fur et à mesure, la séquence qui a été dévoilée sur la plage de l'Amélie.
Sur l'estran, en fait, les sédiments apparaissent sous la forme de plaques vestigiales sédimentaires qui sont vraiment dessinées par l'érosion qui va éroder différentiellement les différents sédiments, et ces sédiments ont été particulièrement bien conservés par le contexte anaérobique de l'estran et par la présence de cette vaste couverture sableuse qui s'est retirée assez récemment. Et donc y est conservé une grande variabilité de vestiges organiques, de vestiges archéologiques et l'ensemble offre donc une image fossilisée des environnements dans lesquels les sédiments se sont déposés.
Mais c'est aussi une contrainte, ces dynamiques actuelles, puisque effectivement la migration des bancs de sable, des plans d'eau ou les effondrements dunaires vont masquer une partie des vestiges diachroniques et notamment masquer les connexions sédimentaires. Donc la méthode géoarchéologique a vraiment été adaptée spécifiquement à ce suivi. On va relever à chaque mission, chaque campagne, l'ensemble des affleurements sédimentaires au moyen de drones, de relevés drones et de prospections pédestres, et tout va être enregistré de manière planimétrique en altitude pour obtenir vraiment un enregistrement uniformisé de l'information dispersée.
Ces observations sont doublées par des sondages, des carottages pour reconstituer la stratigraphie des différents sédiments. Ces observations, je les ai réalisées notamment préférentiellement au niveau des sites archéologiques, puisqu'il fallait aussi renseigner l'implantation des structures, des vestiges, au sein de la séquence sédimentaire. Finalement donc, sur chacun des affleurements, chacune des coupes, j'ai effectué des analyses sédimentaires stratigraphiques pour reconstituer les milieux de dépôts associés aux différents sédiments. En laboratoire, j'ai effectué des analyses granulométriques, géochimiques et d'une partie du contenu en bioindicateur, les foraminifères et les ostracodes des micro-organismes d'eau saumâtre à salée. L'ensemble est croisé bien évidemment avec la reconstitution des autres spécialistes, comme la micromorphologie ou la malacologie.
Et donc en fait, c'est l'ensemble de ces analyses morphologiques, stratigraphiques, sédimentologiques... qui nous permet de reconstituer les milieux de dépôt des sédiments, leur forme, mais également leur salinité, leur distance par rapport au niveau marin, enfin au trait de côte, au cours des différentes périodes. Bien évidemment, chacune des unités identifiées a été datées par la chronologie relative ou absolue. J'ai donc employé 90 dates radiocarbones en tout sur les structures ou les sédiments, et donc j'ai adopté plutôt la stratégie d'utiliser un modèle de statistique bayésien, chrono-modèle. Et donc c'est vraiment ce qui me permet d'obtenir un phasage des unités et des dépôts associés des milieux.
En tout cas, chacune de ces informations va me permettre d'identifier des grands lithofaciès par périodes. Donc les sédiments sont associés, en fait, à un milieu de dépôts spécifiques, à un environnement, à des types de formes morphologiques. Et c'est en combinant l'ensemble de ces analyses, année après année, qu'on a pu reconstituer vraiment une chrono-stratigraphie complète de la plage, là ici présentée du nord au sud. Et c'est plutôt cette fois-ci en analysant la géométrie des différents milieux pour chaque période que je reconstitue des cartes paléogéographiques périodisées.
Puis, je croise, j'intègre ces reconstitutions environnementales en les comparant aux données à l'échelle du Nord-Médoc, aux données sédimentaires issues notamment du programme LIFE ou des sondages de l'INRAP, en les intégrant dans ces grands transects sédimentaires à l'échelle des marais du Médoc. J'ai pu affiner les cartes paléogéographiques qui avaient été produites par Pierre Stéphan ou encore Jean-Pierre Tastet.
Petit point rapide, j'ai aussi amélioré ces modèles issus des données sédimentaires, avec une analyse de trois cartes datées de la période moderne, qui ont été notamment géoréférencées par Clément Coutelier et Frédéric Pouget. Donc j'ai vectorisé intégralement ces cartes datées entre XVIIIe siècle et XIXe siècle et je les ai interprétées en termes de répartition de l'occupation du sol des différents milieux, et j'ai fait des interprétations en termes d'évolution de surface, ce qui est à prendre bien sûr avec des pincettes puisqu'il y a des biais liés au géoréférencement, aux perceptions des auteurs des cartes, enfin bref, je passe rapidement.
Finalement, une fois qu'on a obtenu les résultats paléoenvironnementaux, je les croise avec les résultats archéologiques produits par Florence notamment. Et donc, dès le terrain, j'ai prêté une attention particulière aux dépôts qui étaient, et aux contacts, qui étaient éventuellement associés à des aléas. Donc, par exemple, un dépôt éolien peut être associé à un ensablement. Et surtout, j'ai prêté attention à leur effet sur les structures archéologiques. Donc par exemple, ici, on a une structure de l'Âge du Fer affectée par l'érosion et l'envasement, et donc potentiellement exposée à un risque d'envasement et d'érosion.
Mais je ne me suis pas limitée aux contraintes. J'ai essayé de reconstituer la sensibilité de ces occupations au risque, je me suis intéressée aux potentialités, à l'attractivité des changements environnementaux. En analysant cette sensibilité, j'ai aussi pris en compte, à l'échelle de l'analyse cette fois-ci, la répartition des peuplements, les changements de mode d'occupation, d'exploitation des ressources, pour mettre en perspective les réponses des occupations, les changements environnementaux et donc vraiment les modalités de l'adaptation.
Puisqu'effectivement aussi, je n'ai pas précisé, j'étudie tous les aménagements aussi qui sont susceptibles d'avoir été implantés pour s'ajuster, modifier l'environnement naturel. Donc les résultats, je vais les exposer très rapidement.
À la fin du pléniglaciaire, comme l'a précisé Frédérique plus tôt, la Gironde est parcourue par des grands bras fluviaux. Et puis, au moment de la remontée dans le chenal de Soulac qui se situe sous l'Amélie, et puis au moment du ralentissement de la remontée du niveau marin, l'estuaire va être ennoyé et les bras vont petit à petit se fermer par une barrière dunaire côtière par l'accollement en fait deux bancs de sable à la côte. Ça, ça va être associé à une dynamique de comblement progressif de l'estuaire. Et ça a favorisé la formation d'un premier marais. Donc représenté ici en gris pour ce qui est la slikke, l'espace nu et salé du marais. Et enfin le vert c'est le schorre, le haut marais végétalisé.
Et la formation de cette barrière dunaire protectrice et de la vaste slikke salée, en fait, elle coïncide avec la première occupation du marais avec une occupation du Néolithique moyen-récent qui s'implante plutôt en bordure du marais. Et effectivement, à cette période, le centre de la slikke est occupé par un réseau de chenaux en fait, qui est extrêmement jeune, actif, mais avec des dépôts très grossiers. Et où donc, en fait, les berges vont être fréquemment soumises aux submersions, aux érosions. Et d'ailleurs à ce moment là, on a l'implantation d'aménagements légers sur les berges des chenaux, de pieux probablement destinés à stabiliser les berges.
L'occupation, donc, elle-même, qui se limite plutôt aux espaces protégés et surélevés, est constituée de structures en creux. Donc d'une part, des paniers qui sont installés plutôt dans la slikke et peut être donc destinés à récupérer le sel issu des interfaces où on va remonter l'eau salée, mais également de tout un espace situé plutôt sur les terrasses, avec également des structures en bois. Là c'est la grosse question, c'est qu'on a des puits aménagés, donc des structures qui nécessitent un certain investissement et qui sont d'habitude plutôt associés aux espaces d'habitats. Mais en fait, on a très peu de mobilier de type domestique. Donc on s'est posé la question : est-ce que les puits sont associés à l'activité salicole, à la chaine de production de sel, puisqu'effectivement l'eau douce peut y être importante ? Ou est-ce que, comme ces terrasses ont été affectées plus tard par l'ensablement et l'érosion, est-ce qu'une partie des niveaux archéologiques ont disparu ?
En tout cas, au cours de cette période, les populations du Néolithique sont vraiment capables d'adopter une stratégie, finalement, d'occupation raisonnée du territoire pour pouvoir profiter d'une ressource qui est extrêmement profitable : le sel. Et elle vont même réaliser les tout petits premiers ajustements de l'environnement.
Au cours de la période suivante, au Bronze moyen et ancien, en fait, le milieu continue d'évoluer avec les tendances qu'on a observé précédemment. Le schorre se développe, la slikke continue son accrétion et le réseau de chenaux tend à devenir plus mature, à se combler petit à petit. Donc pas de changement majeur de l'environnement, mais un changement de l'occupation puisque effectivement il n'y a plus de structures associées à l'occupation du Bronze ancien et moyen, et l'activité salicole est alors abandonnée. Toutefois, ce n'est pas un abandon des relations avec le territoire puisqu'effectivement avec cet environnement, on va retrouver aussi des dépôts de mobilier précieux et même des fragments d'épaves, un fragment d'épave, qui témoigne donc la fréquentation de cet environnement.
Mais pourquoi est ce que l'activité salicole a été abandonnée alors qu'elle est encore pratiquée sur d'autres sites ? On le verra par exemple à la dune du Pilat. Est-ce que c'est l'accrétion du marais qui contraint en fait l'accessibilité à la ressource en sel ? Ou est-ce que, tout simplement, les populations se sont tournées plutôt vers l'activité pastorale, par exemple, qui est bien adaptée à l'environnement de schorre et à la végétation halophitique qui se développe dessus ? En tout cas, à cette période, on peut supposer que les chenaux sont encore largement navigables puisqu'on a ce fragment d'épaves et qu'ils sont encore assez larges.
Autre chose, la plupart du mobilier qu'on a retrouvé au cours de la période du Bronze moyen ancien, il est remobilisé, donc il y a peut être une partie de l'information qui a disparu aussi, puisqu'effectivement, au Bronze final, autour de 2700 BP, survient une phase érosive au sein du marais. C'est caractérisée donc par des dépôts remobilisés issus des faciès antérieurs, donc par l'érosion et la remobilisation de ces faciès. Mais l'érosion n'est pas vraiment uniforme sur l'ensemble de la plage. Enfin, sur l'ensemble du marais. On a donc ces dépôts qui vont être concentrés, ces dépôts de vague fait, concentrés dans les chenaux, des sillons d'érosion, des ablations... C'est un peu complexe et j'ai supposé que ça avait été mis en place par deux dynamiques un peu différentes puisqu'effectivement, sur la partie estuarienne, en fait, il y a la mise en place d'un autre dépôt assez grossier, d'un cordon coquillier qui pourrait avoir été formé par une augmentation des dynamiques fluviales, notamment.
C'est à ce moment là aussi, ça coïncide vraiment avec une phase d'augmentation d'intensité et de fréquence des tempêtes au sein de l'océan Atlantique, qui est bien renseignée dans d'autres estuaires. Donc, sur la partie estuarienne il aurait pu y avoir une augmentation de la dynamique plutôt fluviale et sur la partie océanique, il y aura une augmentation de la fréquence, de l'intensité des tempêtes, des trains de houle et donc une érosion probable du cordon dunaire. Une pénétration des vagues à l'intérieur du marais. Et d'ailleurs au cours de cette période, en fait, il n'y a pas d'indice de fréquentation dans le marais. Donc, qu'est ce qui s'est passé ?
En fait, on a une disparition des indices. Mais comme c'est généralisé à la pointe du Médoc, n'est pas forcément le cas. Ou alors est ce qu'il y a une conjonction d'aléas, une conjonction en plus de conditions climatiques peu favorables qui ont poussé les populations à se déplacer ou peut-être même à se replier sur des zones surélevées comme sur cette terrasse ?
Au cours de la période suivante, il y a toujours des conditions climatiques qui sont peu propices, toujours froides et humides. Et pourtant, il y a un retour de l'occupation. Mais à ce moment-là, il y a un changement majeur dans l'environnement. La barrière dunaire a de nouveau progradé, s'est refermée et un second marais s'est formé à l'arrière. Et donc la formation de cette slikke, ici représentée en bleu-gris et d'un réseau de chenaux qui, cette fois-ci, est plus mature, plus dense et méandrisant, va favoriser une occupation à l'échelle du Marais, une occupation de l'âge du fer. Et cette occupation est vraiment polarisée par les différents chenaux puisqu'on retrouve des restes de briquetage le long du réseau hydrographique, donc associé à une activité d'exploitation du sel.
Toutefois, ces différentes occupations sont particulièrement affectées par les érosions, par la migration des chenaux qui se fait sûrement plutôt en direction du Nord et donc les populations, pour profiter de cette activité salicole, qui est extrêmement profitable, elles vont déplacer d'une part leur occupation à mesure de la migration des chenaux et d'autre part, implanter des premiers aménagements de grande ampleur, comme cet éventuel ponton qui traverse le drain principal de l'Amélie à ce momen-là. Des chenaux qui sont d'ailleurs probablement empruntés, peut-être en complémentarité avec les voies terrestres, puisque le Médoc se situe à ce moment-là sur des grands axes d'échange. Et donc la production de sel de l'Amélie est peut-être échangée sur de vastes distances.
Alors, de nouveau, au second Âge du Fer, il y a une interruption de l'occupation. Et pourtant, l'environnement, une fois de plus, poursuit les tendances qui ont été amorcées précédemment. Donc effectivement, il y a un ensablement qui débute de la zone en direction du Nord-Est et l'envasement à l'intérieur se poursuit à l'intérieur du marais avec une extension du schorre plus importante. Alors, est-ce qu'il y a eu une déconnexion une fois de plus avec la ressource en sel ? Est-ce que d'autres espaces plus ouverts sur l'estuaire ont été privilégiés, comme par exemple les marais de la rive droite dont on parlera plus tard ?
Dans tous les cas, ce qui est étonnant, c'est que... Il y a pourtant... même si le cordon Richard a bloqué en partie les apports en eau salée en provenance de l'estuaire, il y a toujours des apports salés à l'intérieur du marais qui sont renseignés par les foraminifères, par la palynologie. Donc c'est difficile de répondre sur les raisons de cet abandon de cette espace spécifique. Et effectivement, ça ne va pas contraindre l'occupation de la période qui fait suite au Second Âge du Fer, puisque le schorre progresse et va même fossiliser des empreintes de bétails et de voies de circulation. Il est donc utilisé comme un espace de pâturage et comme une espace de circulation des personnes et des marchandises.
Au centre du marais, le réseau continue, le réseau hydrographique continue de se maturer, de se combler au fur et à mesure. Et il va même y avoir l'aménagement de structures anthropiques qui visent à modifier le réseau hydrographique. Puisqu'effectivement, on retrouve alors des bassins qui sont connectés au réseau naturel par des canaux. Et au sein de ces bassins, on retrouve de nombreux dépôts d'huîtres et ils ont donc été probablement, d'après les premières analyses malacologiques, utilisées pour maturer, affiner les huîtres. Et donc au sein des bassins, au sein des canaux, on trouve de nombreux dépôts de comblement et des surfaces de creusement. Ils ont donc été peut-être curés du fait d'un envasement du réseau hydrographique, puisqu'effectivement, je l'ai mentionné précédemment, le cordon Richard bloque en partie, transforme, fait muter ce réseau hydrographique qui tend à s'envaser un peu plus qu'aux périodes précédentes.
Et donc il y a un curage des canalisations qui sont faites pour pouvoir produire les huîtres. Qu'est ce qui explique la mise en œuvre de moyens aussi importants ? D'une part, au cours de l'Antiquité, il y a une maîtrise des techniques de curage et de canalisation par les ingénieurs. D'autre part, les huîtres sont probablement des ressources profitables qui sont échangées, et ce jusqu'à Rome, d'après un texte d'Ausone. Donc en fait là, cette fois-ci, l'adaptation, elle passe vraiment finalement par une gestion, par une augmentation des moyens techniques et une première artificialisation, une anthropisation du paysage.
Mais finalement, l'occupation ne résiste pas à la migration du cordon dunaire. À la fin de cette période, au cours de l'Antiquité tardive et l'espace, en fait, est abandonné jusqu'à la période contemporaine. Je n'ai pas le temps de faire un point sur la période médiévale et toute façon, en dehors de quelques données sédimentaires sur les cordons, j'avais pas beaucoup de choses à y apporter.
Mais pour la période moderne, je fais un rapide point juste sur la fin de cette histoire puisqu'effectivement au XIXe siècle, il y a vraiment une prise en charge des risques cette fois-ci par l'Etat. Et il va y avoir vraiment une artificialisation des environnements qui découle de la maîtrise de ces risques puisqu'on a une stabilisation artificielle de la dune qui menaçait les enjeux comme les villes, les villages. Le village de Soulac notamment, qui s'est déplacé au XVIIIe siècle. On a les premières traces, finalement, qui vont mener au durcissement du trait de côte, puisqu'on a une gestion de l'érosion par l'implantation d'épis [rocheux], notamment dans ce secteur qui est extrêmement sensible.
À la période d'avant le XIXe siècle, il y a eu vraiment un assèchement complet des marais avec deux séries d'endiguement. Donc ce qu'on peut en déduire, c'est que, au cours des périodes protohistoriques, c'est surtout la mobilité et une occupation raisonnée des ressources qui permet aux populations d'occuper des espaces qui sont particulièrement mobiles et contraignants.
Puis, au cours de la période Antique, il commence à y avoir une maîtrise de l'environnement et qui va aboutir à la fin de cette histoire, à une véritable artificialisation des paysages, mais aussi des transferts sédimentaires. Et ces transferts, ces dynamiques, ces modalités d'occupation qui sont issues de ce dialogue. En fait, elles affectent encore la vulnérabilité actuelle de la côte Aquitaine et surtout du Nord-Médoc ici, puisque la majorité des enjeux ce soir se situe aujourd'hui en zone basse, que les digues qui ont été mises en place au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle sont sous dimensionnées. Et en plus de cette vulnérabilité héritée, les modèles actuels d'évolution des risques pour les horizons 2050 - 2100 ne prennent pas en compte toujours la présence, en fait, de tendances sédimentaire, de formes qui sont qui sont présentes au sein des marais, comme ces vastes chenaux qu'on a mentionné plusieurs fois aujourd'hui.
Merci.
Terres Du Passé
L'histoire de notre Terre et de nos Océans
